Blogs: Une réforme agraire pour Madagascar? Heriniaina Rakotomalala

Au fil des années, les superficies moyennes des exploitations agricoles malgaches sont de plus en plus réduites : limitées à 1,2 ha en 1984, elles ne seraient plus que de 0,61 ha en 2024. Cette situation résulte d’une forte croissance démographique combinée à un accès à la terre surtout par héritage et par des difficultés de mise en valeur de nouvelle espace agricole. Pourtant le pays est réputé pour ces vastes ressources foncières avec plus de 10 millions d’hectares qui seraient cultivables. La réduction de la taille des exploitations agricoles peut être considérée comme un problème majeur du développement de Madagascar car la majorité de la population malgache vit de l’agriculture et la tendance ne va pas s’inverser pour les prochaines années. A défaut d’une industrie génératrice d’emploi, la majorité des 500 000 jeunes en âge de travailler et qui arrivent tous les ans sur le marché du travail doivent s’orienter dans secteur agricole.

L’insuffisance de terre pour les exploitations agricoles induit à une réduction des revenus et place les ménages dans une situation d’insécurité alimentaire. La faiblesse de la diversification des activités génératrices de revenu fait également que les ménages, notamment en milieu rural, dépendent surtout de la production agricole et donc de la terre.

L’insuffisance du foncier agricole contraint les paysans à quitter leurs localités d’origine et à migrer vers d’autres espaces avec plus de potentialité foncière. A la recherche de terre pour l’agriculture, les migrants s’orientent vers les zones forestières qui sont riches en sol fertile. La défriche des forêts à des fins agricoles contribue de ce fait à la destruction des forêts malgaches. La recherche de nouvelle terre pousse également les paysans à s’installer dans des zones qui, à première vue, semble être non approprié mais qui sont pourtant objet d’emprise par des éleveurs ou par d’autres agriculteurs. Des études de cas sur la cession de terre à des agriculteurs sur des zones de pâturage ont parfois généré des conflits entre agriculteurs et éleveurs. Pour accéder à la terre, les paysans qui migrent sont finalement obligés de mobiliser le marché foncier afin d’accéder à la terre. Cette participation au marché foncier est cependant conditionnée par des possibilités financières.

Pour faire face à ces enjeux générés par l’insuffisance du foncier, l’état malgache ainsi que des acteurs non-étatiques ont mis en œuvre des projets qui visent à intensifier la production agricole aussi bien sur de grandes que de petites superficies. Ces projets visent également à soutenir la diversification des activités des ménages et permettent des rentrées d’argent en complément des activités agricoles. Ces initiatives ont cependant des résultats mitigés, surtout après le retrait des projets de soutien. Les documents stratégiques récemment mis en place à Madagascar dans les secteurs agricole et foncier visent également à favoriser l’accès à la terre des paysans, mais la concrétisation de ces stratégies tarde à voir le jour. Dans les années 1970 -1980, le gouvernement a déjà intervenu pour faciliter l’accès à la terre à travers  des aménagements fonciers ou par des projets de migration organisés dans des zones reculées. Si les projets de migration ont eu des résultats peu concluants, les aménagements fonciers ne sont pas suffisants et les infrastructures mis en place  ne sont plus en état de soutenir la production. 

Après l’indépendance de Madagascar en 1960, le pays n’a pas connu de réforme agraire à grande échelle qui aurait pu favoriser l’accès à la terre pour les agriculteurs. La mise en œuvre d’un tel projet nécessiterait surement une main mise complète de l’Etat sur les terres concernées. Avec un niveau fragile de la gouvernance en général à Madagascar, l’assurance que les terres iraient vers ceux qui en auraient le plus besoin n’est donc pas acquis. L’histoire du pays a montré que les administrations qui se sont succédé ont surtout soutenu l’accès à la terre des élites locales et des firmes étrangères au détriment des paysans.

Serait-il envisageable qu’un jour le foncier à Madagascar soit redistribué ? Dans le concept de réforme agraire, il s’agirait d’exproprier ceux qui possèdent d’avantage de terre y compris l’Etat et d’en donner à ceux qui en possèdent pas ou peu. Quand l’Europe, l’Amérique latine ou quelques pays Africains ont mis en œuvre des réformes agraires où les vastes propriétés appartenaient à de familles riches, des grands propriétaires terriens et la redistribution des terres était vue comme une distribution des richesses. Si la réforme agraire est considérée dans la littérature Marxiste comme une stratégie pour contre balancer l’accumulation des terres ; pour Madagascar elle pourrait d’avantage être considérée comme une vaste action d’expropriation. Tout d’abord, les pâturages qui sont considérés comme étant des terrains disponibles, peu valorisés ne sont pas occupés par à des familles nanties. Ensuite, les pâturages ne sont pas délimités et enregistrés de manière formelle. Enfin, ces vastes espaces ne sont pas gérés de manière individuelle et sous un régime formel mais sont souvent gérés de manière communautaire et par une tenure coutumière. Une redistribution des terres conduit par l’Etat pourrait être plus une source de conflit que de cohabitation pacifique.

Quelle est donc la stratégie pour favoriser l’accès à la terre à Madagascar ? Il n’y a pas de solution toute faite et unique car l’accès à la terre se fait différemment selon les régions de l’île. Dans les zones où la tenure coutumière est très présente, l’accès à la terre doit se faire en adéquation avec les institutions locales. Le respect des normes et des règles locales sont des conditions primordiales pour espérer accéder au foncier. Certains projets de développement agricole, financent l’accès à des intrants agricoles pour les exploitants, il est donc envisageable que des financements soient également alloués pour aider surtout les jeunes agriculteurs avec peu de moyen financier à prendre des terres en location et ainsi démarrer un cycle d’accumulation de capital qui pourrait conduire à l’achat de parcelle. L’état devrait également investir dans des infrastructures qui désenclaveraient des zones avec des potentialités foncières et permettraient l’arrivée de nouveaux occupants et l’évacuation des produits agricoles. La construction d’infrastructures agricoles comme des barrages ou des canaux d’irrigation facilitent la valorisation des espaces agricoles.

Les actions pour faciliter l’accès au foncier agricole s’inscrit dans un contexte de réforme foncière de grande ampleur, engagée depuis 2005, qui après avoir mis l’accent sur la sécurisation des droits fonciers, vise à faciliter l’accès à la terre. Elle fait écho également aux enjeux de la nouvelle politique agricole qui vise à accompagner l’installation agricole des jeunes en parallèle d’entreprises de moyenne à grande échelle. Comprendre les enjeux autours de l’accès à la terre est important pour entamer les débats engagés dans le cadre des politiques foncière et agricole et de développer des modes d’accès à la terre.